PDF Imprimer Envoyer

Chevêche d'Athéna,

«Oiseau de l’année 2008» … en espérant que ce ne soit pas une distinction à titre posthume !

de Jacques Bultot (Noctua)

 

chouette1 En effet, de nombreux auteurs font état d’un déclin des populations de la Chevêche d’Athéna (Athene noctua) à travers toute l’Europe et bien évidement chez nous aussi. Cette situation est très préoccupante, ce qui lui vaut d’être à présent inscrite sur la liste rouge des espèces en danger dans plusieurs pays voisins alors qu’elle était signalée commune voire très commune !

Un seul exemple pour vous situer actuellement son statut précaire: au cours des années ‘50, dans la région de Genève, on comptait de 16 à 20 couples au km2;un bon demi-siècle plus tard, le nombre est au maximum de 44 couples pour l’ensemble du canton et 70 pour toute la Suisse (Ch. Meisser, 2006).

Description

C’est le plus petit rapace nocturne de nos régions. Elle pèse environ 200 grammes pour une taille d’une vingtaine de centimètres. Elle vit près des habitations et de l’homme, en occupant bon nombre de villages ou de fermes isolées.

Cavernicole, la Chevêche a besoin pour nicher d’une cavité naturelle (arbres creux), semi naturelle (bâtiments) ou artificielle (nichoirs). Elle y déposera de 3 à 5 œufs blancs qui seront couvés pendant 28 jours.

Les jeunes restent au nid un bon mois avant de commencer à explorer les environs de la cavité. Ils sont encore dépendants de leurs parents durant plusieurs semaines avant de pouvoir voler de leurs propres ailes, à la recherche d’un territoire.

Biologie

chouette2 Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les couples ne sont pas forcément unis pour la vie et la lutte pour un site ou une femelle n’est pas rare. Pour exemple, cette femelle contrôlée régulièrement dans la région de Gosselies et qui en est à son cinquième mâle différent en un peu moins de 10 ans!

La Chevêche a une préférence marquée pour les milieux ouverts, avec des espaces pâturés et disposant de nombreux postes d’affûts (piquets, poteaux, murs, arbres isolés) d’où elle surveille et capture ses proies (micromammifères et insectes principalement) et, surtout, une ou plusieurs cavités pour nicher.

Le chant du mâle (un hou-ou interrogatif), émis pour signaler sa présence et délimiter son territoire, se fait entendre en plein hiver et connaît son apogée en février-mars. C’est à cette époque que les accouplements ont lieu avant que la femelle ne s’isole dans la cavité que le mâle lui a choisie.

Chez nous, c’est généralement à la mi-avril que la femelle pond ses œufs, directement sur la litière, sans apport de matériaux. Elle creuse juste une petite cavité avec ses pattes et sa poitrine. Elle ne commence à couver qu’après la ponte de l’avant dernier œuf. Pendant ce temps, le mâle assure la surveillance du site et alimente sa femelle en proies. Plusieurs fois par jour, la couveuse quitte quelques minutes sa cavité pour fienter et s’ébrouer.

Les jeunes éclosent au bout de 28 jours de couvaison. Grâce à des caméras installées dans des nichoirs, on a pu observer des comportements «dissimulés»: dialogue entre la femelle et ses poussins bien avant leur éclosion ou femelle occupée à manger les restes de coquilles vides pour les faire disparaître!

Lors de printemps humides et de nuits pluvieuses, les adultes sont perturbés dans le succès de leur chasse aux proies classiques. Ils se rabattent alors sur les lombrics, proies faciles et abondantes, avec pour conséquence de rendre rapidement la cavité de nidification insalubre (fientes liquides des jeunes).

chouette3 On enregistre, ces années-là, de nombreuses pertes parmi les poussins et seuls les plus costauds s’en sortent. Cette situation s’est présentée ces dernières années, en 2002, 2006 et 2007.

Preuve de l’influence de la météo sur le succès de reproduction, l’année 2005 a connu une sécheresse exceptionnelle avec, comme conséquence, un taux d’envol de 2,8 poussins par nid…chiffre qui a été rarement atteint depuis 20 ans de suivi!

Lors de la dispersion des jeunes, les pertes sont énormes (près de 80%) et bien peu de jeunes auront la chance de fonder une famille l’année suivante.

Menaces

Oiseau considéré comme relativement abondant au début du siècle dernier, la Chevêche est l’exemple même d’une espèce qui est en danger de disparition (comme au moins 30 % d’espèces chez nous). La modification brutale de son environnement et les nombreux pièges rencontrés sur son territoire sont connus: routes, abreuvoirs, cheminées, fils barbelés, vitres, etc…Mais le facteur le plus aggravant est incontestablement la perte d’habitat !

En effet, pour assurer la pérennité d’une espèce, il est indispensable que celle-ci puisse se reproduire dans de bonnes conditions sans trop de pertes et qu’elle aie à sa disposition un habitat varié et riche en proies.

chouette4Les années ‘60 représentent un tournant politique et économique dont les effets se sont rapidement fait sentir sur l’ensemble de notre avifaune et en particulier sur la Chevêche d’athéna. C’est tout d’abord l’application de la Politique Agricole Commune (PAC) qui est à l’origine de la disparition de vastes étendues de prairies au profit de cultures intensives de céréales, tandis que l’élevage diminue progressivement. Avec la disparition de ces milieux très favorables et malgré le fait que la Chevêche arrive tant bien que mal à se maintenir dans des zones profondément modifiées par l’agriculture, cet oiseau encaisse les mauvais coups les uns après les autres: vergers (prime à l’abattage), prairies pâturées (quotas laitiers), vieilles bâtisses (réhabilitation), petites exploitations agricoles (abandon), alignements d’arbres en têtard (manque d’entretien).

chouette5Par contre, des facteurs négatifs n’ont cessé d’augmenter dans des proportions vertigineuses: routes (80.000 km en Wallonie), urbanisme (progression de 10% en 10 ans), rationalisation agricole (disparition du bocage), utilisation de pesticides (disparition des proies), dérèglement climatique (printemps froids et humides), prédateurs (près de 2 millions de chats domestiques en Belgique).

Il ne faut pas être devin pour comprendre que, sauf miracle, les jours de la Chevêche sont malheureusement comptés !

Etude et protection

chouette6A la fin des années ’80, pour faire face à cette inquiétante situation, plusieurs ornithologues européens se sont penchés sur le sort de ce petit rapace en essayant d’analyser les problèmes rencontrés et d’y apporter des solutions, du moins dans la mesure de leurs moyens.

Les pionniers dans ce domaine furent Michel Juillard, en Suisse, et Jean-Claude Génot, en France. D’autres leur emboîtèrent le pas aux Pays-Bas, en Allemagne, en Grande-Bretagne et en Belgique.

Afin de compenser la perte d’habitat, une des premières solutions proposées était d’imaginer un nichoir adapté à l’espèce, ce qui ne fut pas trop difficile à trouver du moment que certains critères de construction étaient respectés: diamètre du trou d’envol, chambre de nidification pour la femelle, litière changée régulièrement, etc.

A condition d’être placés dans des biotopes adéquats, ces nichoirs ont connu un certain succès et ont permis de faire coup double: venir en aide à la Chevêche et, en même temps, être un excellent outil d’étude de la biologie de l’espèce!

C’est alors qu’apparurent à travers toutes les régions des groupes de «chevêchologues» motivés. Ils apportèrent des quantités impressionnantes de données tout en améliorant les nichoirs, les adaptant aux difficultés locales. Les nichoirs les plus utilisés étaient les «Schwarzenberg» et les «Juillard» ainsi que de nombreuses variantes de ces 2 modèles de base.

Début des années ‘90, un nouveau modèle dit «caisse à vin» fait son apparition: c’est celui qui est probablement le plus utilisé à l’heure actuelle.

Il suffit de récupérer des caisses d’emballage en bois de 12 bouteilles de vin et de les aménager:chicane, trou d’envol et large porte de contrôle. Ce modèle, simple mais efficace, peut se placer partout: dans un arbre, contre un mur, sous la charpente d’un hangar ou dans un abri à vaches. Léger et très résistant, c’est le modèle presque parfait à condition de suivre certaines règles: respecter les recommandations de construction; placement dans un milieu approprié; respecter les conseils de pose; entretien régulier (au moins 2 fois par an).

Attention: lorsqu’on s’engage à placer des nichoirs, il faut être certain de pouvoir effectuer un suivi à long terme. Il est impératif de visiter régulièrement ceux-ci afin qu’ils deviennent «un plus» et non un piège à Chevêches! Il faut bien peser le pour et le contre avant d’entreprendre toute action et, surtout, recevoir l’autorisation du propriétaire pour le placement.

Avantages

chouette8Les nichoirs sont des cavités plus spacieuses que les cavités naturelles et la durée de vie est plus longue s’ils sont bien entretenus.

Le suivi et l’étude de la biologie des oiseaux (récolte de données) sont moins «stressantes» pour l’oiseau.

La pose de nichoirs est une action concrète de protection. Le grand public peut y participer et être un acteur très important dans le maintien et la survie de l’espèce.

Inconvénients

chouette9Les nichoirs demandent un suivi (nettoyage, réparations, remplacement) qui peut être fastidieux. D’où la nécessité d’appartenir à un groupe d’étude et de protection … si le nombre de nichoirs posés devient important !

La pose de nichoirs ne règle pas les problèmes rencontrés par la chevêche : perte d’habitat, trafic routier, etc.

Le contrôle du nichoir au printemps peut déranger les oiseaux en train de couver.

Un nichoir mal placé (trop près d’une route, accroché à faible hauteur, etc.) peut devenir un piège pour la Chevêche et faire échouer inutilement la nidification.

Systèmes anti-prédation

chouette10Un des prédateurs les plus rusés et vivant dans le même biotope que la Chevêche est la Fouine (Martes foina). Elle peut aussi bien s’attaquer aux œufs qu’aux jeunes et parfois même surprendre un adulte dans sa cavité.

Il lui arrive aussi de s’introduire dans les nichoirs pour s’en servir comme gîte ou y entreposer ses larcins, principalement les œufs de volaille, ainsi que ses fèces malodorants! A première vue, ce n’était pas trop grave, sauf lorsque la quantité de nichées détruites devient trop importante. Il est vrai qu’il n’y a rien de plus décourageant que la perte d’une nichée… après tant d’efforts déployés!

Certaines régions (cantons de l’Est) étaient déjà confrontées à la prédation depuis de nombreuses années mais, aujourd’hui, toutes les provinces sont envahies par ce «drôle d’oiseau» à poils et à long museau ! Il a donc fallu se remettre à imaginer un système, non violent mais efficace, pour contrecarrer cette menace, et ce d’autant plus que la Fouine, contrairement à la Chevêche, continue son expansion partout en Europe.

Plusieurs systèmes furent mis au point avec des fortunes diverses: chicanes rapprochées empêchant la Fouine de pénétrer dans le nichoir, feuille d’aluminium ou cônes autour des troncs, utilisation de produits répulsifs (naphtaline), toit basculant venant boucher le trou d’envol, etc. Mais tous ces dispositifs ingénieux étaient difficiles à installer sur des centaines de nichoirs déjà mis en place.

chouette11Grâce à un concours de circonstances (une Fouine captive et des dizaines d’essais avec des ustensiles divers), l’un d’entre nous a réussi à trouver la parade à peu près idéale avec un rapport qualité prix tout à fait remarquable! Le meilleur système est de placer, devant le trou d’envol, un tube de 14 cm de diamètre, d’une longueur d’au moins 50 cm biseauté au bout, qui empêche le Mustélidé d’atteindre l’entrée du tuyau, celui-ci n’ayant pas de prise et risquant la chute à chaque essai ! Ce dispositif, facile à mettre en place, a permis de réduire de moitié la prédation qui est à présent stabilisée autour de 10 %!

A notre grande surprise, ce tube a été très attractif pour la Chevêche, imitant sans doute une branche morte d’où elle pouvait surveiller son territoire en toute sécurité.Actuellement, tout nouveau nichoir installé est muni de ce système SAP.

Restauration du milieu

chouette12Il ne sert à rien de vouloir sauver une espèce si on ne protège pas son milieu naturel! Il est donc primordial, en même temps que la pose de nichoirs (solution temporaire), de recréer ou d’entretenir des biotopes où la Chevêche trouvera des conditions favorables à long terme et assurera la pérennité de son espèce.

Les gestions réalisées par les associations ou par les bénévoles sont à encourager et permettent souvent de sensibiliser le grand public aux problèmes rencontrés par l’avifaune de nos campagnes. La taille de vieux arbres en têtard (saules, frênes, chênes, charmes, ...), pratique malheureusement abandonnée par les agriculteurs, est l’occasion de réaliser «d’une pierre deux coups»: la survie de l’arbre et un gîte pour une multitude d’animaux, dont la Chevêche est la principale bénéficiaire.

Quant aux plantations, le saule permet de récréer, sans bourse délier, des alignements à partir de branches prélevées lors d’une gestion et d’assurer ainsi un avenir aux futures générations de Chevêches en même temps que de fournir du travail aux futurs chevêchologues!

Les vergers hautes-tiges sont plutôt du ressort d’initiatives privées, vu le coût élevé d’une telle plantation et de l’entretien nécessaire. Un signe encourageant est le retour à la mode des variétés anciennes.

Une règle de base si on ne veut pas connaître de désillusions: il faut absolument protéger toute nouvelle plantation de la convoitise du bétail (corset métallique, fils électriques)

Le groupe «Noctua» en Wallonie

chouette13Créé au début des années ‘90 et composé d’une poignée de gens motivés mais inquiets de voir disparaître lentement mais sûrement la Chevêche en Wallonie, le groupe «Noctua» entreprit de relever le défi de venir en aide à la dame aux yeux d’or en se consacrant corps et âme à sa sauvegarde.

Organisé en sections locales à travers toutes les régions, les bénévoles de Noctua placèrent en priorité des centaines de nichoirs, espérant ainsi enrayer le déclin de l’espèce.

Ceux-ci connurent un rapide et inespéré succès auprès de leurs petites protégées qui, une fois de plus, apportaient la preuve que le manque de cavités adéquates pour nicher était un réel problème pour l’espèce.

Au fil des années, grâce à une expérience acquise sur le terrain, pas mal de modifications furent apportées au modèle initial afin de rendre les nichoirs encore plus efficaces: chicane horizontale pour offrir un plus grand volume aux jeunes ;litière de paille de lin plus absorbante que la sciure ou les copeaux de bois ; porte de contrôle s’ouvrant de haut en bas afin de déranger le moins possible la femelle en train de couver ; placement d’un tube anti-prédation devant le trou d’envol.

Les membres du groupe peuvent ainsi suivre, bon an mal an, environ 300 couples de Chevêches et apporter de précieuses informations sur l’espèce: longévité des individus, fidélité au partenaire et au site, réussite de la nidification, déplacements post-nidification des jeunes, causes de mortalité, inventaire des proies capturées et trouvées dans la cavité, données biométriques de chaque individu.

chouette14Toutes ces informations sont rendues possibles grâce à la pose d’une bague d’identification individuelle fournie par l’Institut Royal des Sciences Naturelles de Belgique (IRScNB) avec qui «Noctua» collabore depuis le début du projet.

Autre collaboration efficace, les Centres de revalidation (CROH) qui recueillent, chaque année, des dizaines de Chevêches (principalement des jeunes) suite à des dommages collatéraux. Peu sont aptes à retrouver la liberté à l’exception des jeunes tombés du nid. La meilleure technique, lorsqu’on veut leur rendre la liberté, est celle du «taquet» qui consiste à placer, dans un nichoir non occupé, les jeunes avec de la nourriture pour plusieurs jours.Ils ne seront libérés que lorsqu’ils seront habitués à leur nouvel environnement.

Cette méthode a prouvé, par des contrôles ultérieurs, sa grande efficacité. C’est le système qui offre aux jeunes le plus de chances de survie.

Je profite de l’occasion pour exprimer toute mon admiration à tous ces «chevêchologues» qui œuvrent au sein de ce groupe entièrement dévoué à la cause de la Chevêche. Bénévoles engagés et inventifs, ils consacrent de nombreuses heures et weekend à l’étude et à la protection de cet oiseau dans un esprit de convivialité jamais pris en défaut.

Pour en savoir plus sur les actions de Noctua et découvrir la compilation de 20 ans d’étude et de protection de la chevêche, visitez le site web http://noctua.org ou contactez noctua@noctua.