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Au fil de l'eau


Texte et photographies de Dimitri Crickillon


6 heures du matin, je suis couché dans mon affût. La nuit enténèbre le cours d’eau qui file à travers la vallée encaissée. Nous sommes au cœur de l’automne, les arbres se sont dévêtus de leur feuillage, la forêt est couverte d’un épais tapis couleur feu. Les premiers rayons du soleil viennent bientôt rythmer la danse des feuilles portées par une douce brise, la rivière les emporte dans sa vivacité. Au loin résonnent les cuivres, aboient les chiens !Soudain, j’aperçois une harde de biches haletantes traverser la rivière dans un éclatement d’eau !La chasse est ouverte depuis peu.


fileau1Dès ce jour, l’univers des rivières du Condroz, de la Famenne et de l’Ardenne a éveillé chez moi une réelle fascination et ce fut le départ d’une grande aventure. Il ne se passe pas un jour où mes pensées ne s’égarent le long d’une de ces rivières tumultueuses, rebelles, aux reflets d’émeraude. Un objectif me hante, photographier l’oiseau le plus énigmatique de ces cours d’eau: le Cincle plongeur !

Je consacre plusieurs week-ends à arpenter les vallées du Bocq, du Samson, de la Lesse et de la Lomme et, très rapidement, mes efforts sont récompensés. Le voilà, posé au loin sur un caillou moussu émergeant du milieu des eaux, d’apparence noire à la bavette blanche comme neige.De plus près, je contemple de doux reflets acajou sur la tête et une partie du dos. L’oiseau, de la taille d’un merle, fait quelques courbettes comme s’il était monté sur des ressorts, pointe le bec en l’air et se fait la belle au raz de l’eau en poussant un trille strident. C’est trente mètres plus loin que je le retrouve, sur un autre perchoir, avec toujours autant de mimiques. A mon approche, il prend son envol et file en suivant fidèlement le tracé des méandres.

 

 

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fileau3Un matin d’octobre

En cette fin d’automne, j’ai placé mon affût sur une petite plage en graviers, quelque part dans la vallée. De doux rayons donnent à cette fin de journée une ambiance digne d’un conte des Mille et une Nuits. Cela fait plus de trois heures que j’assiste à de folles courses poursuites: il y a de la castagne chez les Cincles car octobre est une période où il s’agit de s’imposer farouchement sur son territoire. Voilà mon rondouillard qui sans cesse arpente, à la vitesse d’une fusée, une portion de presque 1 km de rivière, pourchassant le moindre cincle à l’horizon, voire le bastonnant dans des éclats d’eau et sous des trilles stridents. A ma droite, un «tic tic tic», suivi d’un chant flutté me rappelant celui du Troglodyte, met tous mes sens en éveil: le Cincle est à quelques mètres de moi! fileau4J’en ai le souffle coupé et, l’adrénaline montant, faisant tout pour rester maître de mes mouvements, je tourne délicatement mon objectif afin de tenter de figer ce grand moment. Tel un poisson couvert de plumes, il plonge et réapparaît plus loin le bec plein de «drôles de bêtes» venues des fonds tumultueux. J’ai du mal à suivre ses mouvements, tellement il est rapide! En plus de détenir l’habileté du poisson, le voilà qui m’offre un réel spectacle de cirque:il remonte le courant en marchant sous l’eau, bondit sur une pierre, s’agite nerveusement afin d’avaler son butin et replonge, court en apnée, remonte à nouveau le courant pour se laisser porter par les flots, pareil à la coque de noix qui disparaît au gré de l’eau. Mon cœur bat de plus belle car une flèche jaune vient de se rajouter au spectacle: la Bergeronnette des ruisseaux a fait son apparition.Telle une danseuse de ballet, elle arpente la petite plage en balançant sa longue queue, s’arrête, me fixe et reprend ses gracieux mouvements en picorant les galets jaunis par quelques feuilles d’automne. C’est en émettant un «tsitsitt» puissant que ma belle ballerine, telle une étincelle, prend son envol vers le soleil couchant.

Le soir, au coin du feu, je me remémore ces instants inoubliables en parcourant l’œuvre magistrale de Paul Géroudet, qui nous a malheureusement quitté il y a peu. J’apprends aux travers des superbes écrits de l’auteur que mon rondouillard des rivières est super équipé pour pouvoir réaliser de telles prouesses.


Grandes griffes sur grandes pattes pour s’accrocher, petites ailes pour ramer et petite queue comme gouvernail. Son plumage a une apparence écailleuse avec une forte densité de plumes serrées qui lui garantissent une imperméabilité totale.Quant à ses os, ils sont pleins et c’est ainsi qu’il trouve tant d’aisance à se laisser couler au fond des flots et à prendre des allures de bombardier quand il survole les méandres.

fileau5Au cœur de l’hiver

Je suis recroquevillé dans ma cache sur la petite plage de galets. Au loin le chant mélancolique du Rougegorge accompagne le murmure de l’eau qui glisse dans la campagne figée sous la torpeur hivernale. Le héron est immobile, telle une sentinelle de glace perdue dans des volutes de brume. Posé non loin de lui, une boule de plume postée sur une branche scrute inlassablement les flots dans l’attente du grand passage, celui des premiers rayons qui viendront pointer au sommet de la colline avant de descendre doucement et sonner le réveil. D’un bond, le Cincle, que je pensais pétrifié, plonge et se laisse porter par la vague glacée, retrouvant alors toute sa vivacité. Février, c’est le temps des amours pour mon rondouillard. Monsieur est posté bien en vue et siffle sa mélodie. Bientôt un couple va se former et s’offrir de superbes poursuites.Un nouveau venu m’offre un spectacle éblouissant; après deux passages supersoniques, la flèche bleue atterrit sur une branche surplombant une mare dans laquelle l’oiseau plonge pour y pêcher. Le Martin pêcheur déjeune à quelques mètres de moi.

Ces heures de spectacle m’ont fait oublier l’engourdissement de mes muscles. C’est claquant des dents et en marchant comme un automate désarticulé que je quitte mes compagnons, ceux qui continuent à déambuler au gré des flots glacés. Du haut d’un peuplier grinçant sous le givre, des Grands Cormorans scrutent l’horizon et saluent le soleil couchant d’une belle journée d’hiver.


fileau6Un beau jour de mars

«Tchif tchaf tchitchif tchaf»!Il est de retour! Vive le printemps! Le Pouillot véloce rythme de sa mélodie cette belle journée de mars. Pareil au fado portugais, la Grive litorne nous offre une mélodie forestière. C’est le temps des amours; j’assiste à des poursuites sans relâche. Les Martins, comme de véritables fusées bleues, filent dans une explosion de cris stridents! Sur une pierre moussue, deux Cincles se font face. Le mâle, fier, bombe le torse, pointe le bec! Comme dans un miroir, la femelle adopte la même attitude et tous deux se saluent par de gracieuses courbettes.Voici un mâle de Bergeronnette des ruisseaux qui s’offre en spectacle à sa belle par des envolées enflammées avant de se poser auprès d’elle et d’étaler toute la beauté de son apparat nuptial.

C’est le moment des grandes constructions et des rénovations. Mon couple de Bergeronnettes a élu domicile dans l’anfractuosité d’un vieux mur surplombant la rivière. C’est à deux qu’ils vont amasser les matériaux pour le gros oeuvre, mousses, brindilles, feuilles, avant de s’atteler aux finitions pour la réalisation d’un matelas de poils et de radicelles.

fileau8Chez mes rondouillards, il en va tout autrement! C’est sous un pont, dans une cavité, que le mâle va développer de réels talents de bâtisseur. L’enjeu est important car madame est exigeante: il lui faut un logement quatre étoiles constitué d’une imposante boule de mousse avec dôme et une entrée sur le côté. Si le logis séduit madame, celle-ci mettra la patte à l’ouvrage pour quelques finitions importantes: la réalisation d’une petite coupe d’herbes et de feuilles. Dans le cas d’une insatisfaction quant au confort du logis, notre rondouillarde ira voir sous un autre pont !

Chez nos Martins, c’est un réel travail de mineur qui s’entame. Sur une paroi argileuse surplombant la rivière, c’est en vol stationnaire que les travaux débutent. Première étape, gratter un rebord afin d’y prendre «patte» et là, c’est au marteau pic que le travail continue afin de creuser une galerie d’une cinquantaine de centimètres. Deuxième étape, au fond du tunnel, creuser la chambre de ponte. Tous ces grands travaux se font en musique! Dans l’orchestre, on retrouve le ballet des mésanges, le tonitruant Troglodyte, le mélancolique Rougegorge, la Grive musicienne…

Fin avril, 6 heures du matin Un mois est passé, mais quel mois! Celui de toute la discrétion car, dans chaque logis, c’est la couvaison et le nourrissage pour certains. Je suis couché dans mon affût le long de la rivière quelque part au cœur de la forêt ardennaise. L’ambiance est magique, la rivière a revêtu une robe aux drapés couleur miel, les premiers rayons viennent caresser les feuilles de hêtre. Face à moi, le Cincle est immobile, porté par les ondulations de l’eau, qui se perd dans une forêt aux teintes enflammées. Ce sont ces instants qui me fascinent, qui m’enivrent, qui éveillent toute ma contemplation, ces instants de l’éphémère passage du froid de la nuit vers les premières douceurs du jour. Sorti de sa torpeur, le Cincle s’active frénétiquement et amasse une brochette composée de phryganes, de gammares et d’éphémères. Je l’ai compris, ce petit déjeuner, après avoir été soigneusement lavé, sera destiné à sa progéniture. Et quelle est ma surprise quand je vois apparaître deux boules de plumes portées par le courant. D’un bond, le bec grand ouvert, elles se postent sur une pierre face à la délicieuse brochette. C’est le moment de tous les apprentissages mais aussi de tous les dangers: nos petites boules tombées du nid sont déjà d’excellents nageurs, mais encore de piètres aviateurs.

fileau9Durant cette journée, j’ai assisté à une fabuleuse initiation. L’adulte file le long des méandres, se pose et d’une voix puissante pousse une mélodie flûtée! C’est le point de contact qui va permettre à nos trois pelotes duveteuses de s’essayer au vol du bombardier des rivières. Chez nos amis Martins, c’est le moment de la couvaison alternée; les jeunes apparaîtront d’ici fin mai.

L’été s’annonce chaud.

Ma cache s’est transformée en sauna! Sous mes yeux, les Caloptéryx, petites libellules bleues, passent de fleur en fleur sur un tapis ondoyant de Renoncules aquatiques. Quelle merveille d’élégance, d’harmonie, et cependant si simple, si «nature», la vraie nature, la libre, la sauvage. Je songe à David Thoreau, à John Muir, qui fonda le parc du Yellowstone, le premier parc naturel du monde. Je songe avec Rousseau herborisant, que la moindre bestiole, la moindre fleurette est un miracle qui nous échappe mais dont nous sommes, selon des voies obscures, les gardiens.

fileau10Juin est rythmé par les deuxièmes, voire les troisièmes nichées, et surtout par l’émancipation des jeunes. Après avoir conquis leur indépendance, la grande aventure, car pas question de rester à la maison. Il va falloir voler de ses propres ailes en suivant les chemins d’eau à la recherche de nouveaux territoires. Pour nos jeunes Cincles, la route n’est pas souvent bien longue, ne dépassant guère 100 km. Mais pour nos jeunes Martins et Bergeronnettes, il en va autrement: certains s’aventurent jusqu’au sud de l’Europe.

Une année s’est écoulée «au fil de l’eau»! Plus d’une centaine d’heures passées, recroquevillé dans une cache, alors que dort encore le village. Des kilomètres de rivières parcourus à la recherche de ses trésors insoupçonnés. Des heures de contemplation. Tout cela pour témoigner de la beauté et de la richesse de «l’écosystème» rivière, mais aussi de mon engagement à militer fermement pour la préservation de ces fragiles équilibres. Tous ces kilomètres parcourus m’amènent également à m’indigner face aux méandres bétonnés, aux immondices flottants, aux vieux ponts détruits…

Les rivières sauvages sont un espace dont le destin est aujourd’hui entre nos mains.

 

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