Un pèlerin a rejoint la vallée…

Vendredi 29 juillet. Alors qu’en ce jour d’été elle devrait rayonner, la Vallée de la Meuse s’éveille, au petit matin, dans la grisaille d’une fine bruine. A deux pas du fleuve, depuis plus de 800 ans, les bâtiments de l’Abbaye Notre-Dame de Leffe veillent avec bienveillance aux portes de la ville de Dinant. A 9h15, entre deux offices, Père Augustin vient nous accueillir, moi et le « gamin », comme ils l’appellent ici, avec une pointe d’affection qui les entraîne subitement vers le passé.
Ce gamin, natif des Fonds de Leffe, c’est bien plus tard que je l’ai rencontré, lors de sa première exposition à Virelles en 2004. Pendant des années, nous avons conversé autour de quelques vouvoiements accompagnés de respectueux « Monsieur Buzin, Madame Sansdrap » puis un beau jour d’été, une balade en canoë entre artistes a balayé ce gentil cérémonial, laissant place à bien plus de simplicité.
Des couloirs et pièces de l’Abbaye se dégage une atmosphère chaleureuse parmi boiseries, vieux meubles, planchers de bois, tableaux, jolis pavements noirs et blancs et décorations anciennes. Pourquoi les Prémontrés devraient-ils s’enfermer dans une absolue austérité ?

Les bâtiments de brique s’articulent autour d’une cour rectangulaire agrémentée d’une pièce d’eau, où brille l’éclat d’un énorme nénuphar cuivré, chef-d’œuvre de la dinanderie locale. Sur les façades, la brique laisse la part belle à des lits de pierres de taille et au style Renaissance des fenêtres à croisillons. Les jardins de la Cour d’honneur hésitent subtilement entre la rigueur des buis taillés et des rosiers et la spontanéité des fleurs sauvages. De part sa régularité, le carillon rythme depuis bien longtemps la vie du quartier.
Nous sommes rapidement rejoints par Père Bruno, père abbé de Leffe. Cette rencontre, nous la préparons depuis le printemps dernier… Elle nous replonge en 1958, quand le peintre animalier André Buzin, gamin âgé de 12 ans, passa quelques semaines au sein de la communauté alors que sa maman était malade. C’est cette même année que Père Bruno débuta à 20 ans son chemin à l’Abbaye de Leffe et il se souvient fort bien de ce garçonnet qui prenait ses repas avec eux et sur lequel le Père Mathieu veillait avec attention.
Père Bruno évoque avec humour et bonhommie tout ceux qui ont été l’âme de l’Abbaye ces dernières dizaines d’années, avec pour chacun d’eux, l’imitation d’une attitude, d’un accent, d’une mimique ou d’un toussotement bruyant. Père Augustin, lui, a rejoint la communauté il y a près de 30 ans.
Puis vient le tour des voisins tout proches des Fonds de Leffe, artisans et commerçants qu’ils ont tous trois bien connus.Actuellement,le quartier est encadré de bon nombre de cabinets de psychiatres et psychologues…
voilà qui doit sans doute contribuer à leur bien-être, nous confie Père Augustin avec une pointe de malice.
André découvre avec étonnement que les archives de l’Abbaye ont conservé depuis toutes ces années quelques dessins dont il n’a pas le souvenir et qu’il avait réalisés à la pointe Bic pour le Père Mathieu. C’est que depuis ce temps-là, il en a parcouru du chemin ! Après avoir travaillé dans le secteur de l’édition de magazines hebdomadaires, il s’est consacré à l’illustration de « beaux livres ». Puis se sont ouvertes les portes de la Poste et du monde de la philatélie, tout d’abord en Afrique puis en Belgique. A présent, la célèbre série « des oiseaux » a déjà fêté ses vingt ans.

Inévitablement, nous en venons à évoquer la nature, celle qui inspire André depuis toujours, celle où les pères Bruno et Augustin ressentent apaisement et sérénité, comme lors d’une promenade récente effectuée au Lac de Bambois, dont ils se souviennent avec ravissement. Il y a aussi les plantes sauvages soigneusement récoltées pour les tisanes, origan et reine-des-prés, mais également les grands voyages… la pureté des grands espaces du Danemark… les gigantesques barrages de castors au Canada. Puis, bien plus près de chez eux, les énormes troupeaux de bernaches qui envahissent les berges de la Meuse. Père Bruno les verrait bien, avec tout de même un soupçon de questionnement et de remords, mijoter à l’étouffée dans une énorme casserolée. Plus sympathiques leur semblent les jeunes merles et bergeronnettes grises qui arpentent les pelouses de la cour intérieure. Dans les combles, ce sont les rigodons bruyants des fouines qui troublent parfois le sommeil de quelques membres de la petite communauté. Il y a également la rencontre nocturne de Père Augustin avec deux hiboux grands-ducs posés sur une petite route de la vallée. La taille de ces oiseaux l’a fortement impressionné.
Aujourd’hui, c’est un autre rapace qui est à l’honneur et à l’origine de notre venue. Un oiseau qui fait son retour sur les falaises artificielles que l’homme a créées, qu’il s’agisse de tours de refroidissement, d’ascenseurs à bateaux ou plus majestueusement de beffrois ou de cathédrales. Une espèce qui s’est aussi réinstallée en milieu naturel, que ce soit à Freyr ou à Marche-les-Dames sur les rochers mosans ou dans les carrières de la vallée du Viroin. Le faucon pèlerin !!!
Celui que nous leur apportons ce matin est toujours bien emballé dans son papier aux couleurs de la chance, orné de trèfles à quatre feuilles et de « bêtes à Bon Dieu », comme le fait remarquer Père Bruno. Ce tableau représentant un faucon pèlerin devant les rochers de Freyr a été commandé à l’artiste en 2005 pour célébrer le retour de cette espèce après trente années d’absence. En 2010, il a ensuite été offert à Virelles Nature par un de ses sponsors afin d’être mis en vente au profit de projets en matière d’énergie renouvelable.
L’étang s’apprête en effet à faire un gigantesque bond dans le passé, retrouvant soudain sa vocation de réserve d’eau et de grand pourvoyeur d’énergie. Cependant, oublions les roues à aubes en bois, les soufflets et les marteaux de l’ancienne forge qui ont rythmé la vie du plan d’eau pendant des siècles. Place à une turbine ultramoderne qui, aidée de quelques panneaux photovoltaïques en roofing d’une nouvelle génération, nous fournira les trois-quarts de notre consommation en électricité.
Sensible à nos projets, l’Abbaye Notre Dame de Leffe a décidé de nous apporter son aide en se portant acquéreur du tableau. Ce message de soutien arrivé le jour de la Chandeleur, matin de mon anniversaire, je me rappelle l’avoir reçu tel un véritable cadeau. « C’est fantastique, je suis vraiment très heureux » me confiait André avec enthousiasme à cette occasion. Aujourd’hui, ce n’est donc pas sans émotion que nous confions le tableau à Père Bruno et Père Augustin.

Le papier d’emballage laisse enfin apparaître la toile. Les regards s’illuminent sous l’émerveillement. Finesse du plumage de l’oiseau et vivacité de son regard… Détails des rochers de Freyr d’où se dégagent les contours d’une tête de lion… Nuances subtiles de la forêt environnante… Signature de l’artiste qui fuit avec légèreté vers l’infini et dont une étoile vient ponctuer le « i »…
Pour le faucon pèlerin débute aujourd’hui une seconde vie tournée vers l’éternité… Ensemble, l’oiseau et le « gamin » ont ainsi rejoint, pour longtemps, la vallée qui les a vus naître…
Anne
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